La biographie comme rite funéraire
Cette période de l’année est propice à s’interroger sur le lien que nous entretenons avec les morts et la Mort en général. Dans une société où les rites funéraires ont tendance à devenir une formalité standardisée, le travail avec un biographe peut-il permettre de nous réapproprier nos deuils pour redonner plus de sens à la vie ?
Une histoire personnelle de deuil
Il y a trois ans, mon père est décédé d’une suite d’une maladie. Durant les mois qui ont précédé sa mort, j’ai voulu à plusieurs reprises l’interroger sur sa vie, faire avec lui ce que j’avais l’habitude de faire avec les personnes pour lesquelles je travaille comme biographe. Et je n’ai pas réussi. À chacune de mes tentatives pour aborder le sujet, je me trouvais submergée par la réalité de sa mort prochaine, que je n’étais pas encore capable d’accepter. Alors, je ne lui ai rien demandé. Après son décès, j’ai voulu prendre la plume pour écrire un beau texte qui lui rendrait hommage pendant la cérémonie. Mais à nouveau, j’en ai été incapable. Je n’arrivais pas à faire pour ma famille ce que j’avais fait pour des dizaines d’autres. Que se serait-il passé si j’avais fait appel à un biographe ?
Tout cela m’a fait réfléchir au rôle que nous pouvons jouer en tant que biographe pour accompagner le deuil des familles. Notre rôle n’est pas seulement de bien écrire, de bien formuler : nous sommes avant tout des passeurs qui font le lien entre celui ou celle qui se raconte et les futurs lecteurs. Lorsque la charge émotionnelle est trop lourde, notre place de médiateur, extérieur et bienveillant, est capitale pour permettre de faire ce travail. Dans le cas d’un deuil, si nous travaillons aux côtés de la personne au seuil de la mort, nous sommes aussi là pour prendre soin des vivants.
Le biographe et la mort
Dans notre métier, nous côtoyons souvent la mort. Celle-ci est présente en arrière-plan lorsqu’on décide de déposer ses souvenirs pour les générations d’après ; elle est là, pesante, lorsque nous travaillons avec une personne malade ou en fin de vie ; elle s’impose parfois lorsque la personne qui se raconte meurt avant d’avoir tout dit. Chaque biographe a une histoire à raconter en lien avec la mort. Pour ma part, je me souviens de Rose. Elle savait qu’elle allait mourir dans les semaines qui suivaient notre rencontre. J’ai réorganisé mon emploi du temps pour la voir plusieurs jours d’affilée : elle me racontait tout en urgence. Mais elle n’a pas réussi à aller au bout de son récit. Pourtant, son décès n’a pas sonné la fin du projet. Son mari a pris la suite : il m’a parlé de ce dont il se souvenait d’elle et surtout de leur vie commune. Lors de ces entretiens, il traversait une étape capitale du deuil : il revenait vers la vie, sans pour autant perdre le lien avec sa femme.
Célébrer la mort à travers le monde
Nous le savons : nos sociétés invisibilisent toujours plus la mort. C’est un moyen de mettre à distance nos peurs les plus profondes et le fondement de nos questionnements les plus existentiels : le paradoxe de cette vie qui, une fois donnée, conduit inéluctablement à la mort.
Mais ce déni ne fait pas disparaître nos peurs, au contraire. Il ne fait que les renforcer. En plus de cela, nous nous retrouvons souvent isolés dans nos processus de deuil. Traditionnellement, la mort a toujours été célébrée collectivement comme une continuité de la vie : du Samhain gaélique à la Toussaint chrétienne, toutes les cultures, toutes les civilisations ont mis au point des rites qui maintiennent le lien entre les morts et les vivants. En Bretagne, on dit que les âmes des morts viennent nous rendre visite dans la nuit du 31 octobre. Jusqu’au début du XXe siècle, on avait l’habitude de laisser à leur attention un peu de nourriture et une bûche dans la cheminée pour qu’elles puissent se réchauffer. Dans d’autres pays, comme chez les Toraja aux Sulawesi ou dans certaines régions de Madagascar, les morts vivent avec les vivants. Rituellement, ils sont déterrés, lavés, leurs vêtements sont changés et ils sont promenés dans le village. Au Mexique, la célèbre Fête des Morts donne lieu à plusieurs jours de festivités durant lesquels on se déguise, on chante, on danse. Certains écrivent même des calaveras literarias, des sortes d’épitaphes satiriques rédigés comme des poèmes.
Tous ces rites sont avant tout l’occasion de se réunir pour se rappeler collectivement qu’une part de nous survit toujours à la mort – dans la mémoire de nos proches, dans leurs habitudes, dans leurs décisions. Mais il faut vivre avec son temps : sans vouloir ressusciter des traditions qui peut-être ne nous évoquent plus rien, il est possible et capital de trouver un moyen de célébrer à nouveau la continuité de la vie et de la mort, d’une manière qui nous ressemble, afin de donner à nos existences encore plus de sens.
Et la biographie dans tout ça ?
Je suis persuadée que le travail avec un biographe peut remplir ce rôle. Raconter son histoire avant de disparaître, c’est laisser une part tangible de soi avec laquelle ceux qui restent pourront continuer à vivre. Page après page, la mémoire du défunt est là, vivante ; elle reste à disposition de qui veut s’y plonger, le temps de quelques lignes ou pour des chapitres entiers. Un rappel que nos morts continuent de vivre à travers nous… sans avoir besoin de les déterrer.
Article publié sur le site des Ecrivains Biographes.