Le juste ton

Le juste ton

Dans écrivain-biographe, il y a écrivain : un qualificatif qui amène parfois à se poser quelques questions. Car écrire le récit de vie de quelqu’un n’est pas la même chose que d’écrire un roman. Comment trouver sa juste place, en tant qu’auteur, pour produire un texte qui corresponde à notre « manière d’écrire », mais surtout à la voix de notre narrateur ?

J’étais écrivaine avant d’être biographe, et lorsque j’ai commencé cette activité, il me semblait que mon rôle serait de mettre mes compétences littéraires au service des personnes qui voudraient me raconter leur vie. Ce qui est juste, mais avec quelques nuances. Au fil de ces années d’exercice, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas tant de raconter l’histoire des autres à « ma » manière, mais plutôt de trouver la juste langue pour chacun de mes narrateurs.

Il arrive, bien sûr, que l’on me contacte après avoir lu tel ou tel extrait d’une biographie ou d’un texte que j’ai écrit et qu’on me demande d’écrire quelque chose « dans le même style ». Il m’est même arrivé de devoir écrire un roman, inspiré de la biographie d’une personne qui était déjà décédée ! Mais parfois, souvent même, ce n’est pas tout à fait ça. Il arrive au contraire que le narrateur ou la narratrice soit un peu effrayé à l’idée de se retrouver face à un registre trop littéraire. C’est normal : lorsque l’on confie le récit de sa vie à quelqu’un qu’on ne connaît pas, on souhaite garder la maîtrise de la manière dont il sera raconté. Et cela passe par le fait de trouver une langue qui corresponde à notre façon de nous exprimer, de voir et de dire le monde. Tout mon travail est alors de trouver l’équilibre entre une belle manière d’écrire — qui reste tout de même une raison pour faire appel à un écrivain-biographe — et la voix du narrateur. Cela demande beaucoup d’écoute… et la capacité de passer au second plan.

Une des plus belles leçons d’humilité qui m’a été donnée de vivre à ce sujet fut lors d’un travail avec une personne d’origine étrangère. Ce sont ses enfants, nés en France, qui m’avaient contactée pour écrire cette biographie. Comme d’habitude, j’ai réalisé les entretiens et envoyé au fur et à mesure les chapitres que j’écrivais à cette dame pour relecture. Elle les faisait également lire à ses enfants qui se chargeaient de me faire des retours. Ils avaient l’air satisfaits et pourtant, je sentais que quelque chose coinçait. Le livre était presque entièrement écrit lorsqu’ils ont enfin osé me dire : « Le livre est très bien écrit… mais justement, il est trop bien écrit. On ne reconnaît pas la voix de notre mère ». Bien sûr, c’était évident. Cette femme parlait très bien français, mais avec des phrases et un vocabulaire un peu plus simple, émaillé parfois de sa langue maternelle. J’ai décidé de réécrire tout le livre.  

Cet événement fut un rappel : « ma » manière d’écrire est secondaire dans cette activité. En tant qu’écrivain-biographe, ce ne sont pas des prouesses littéraires que l’on recherche, mais savoir trouver le juste ton, la juste langue adaptée à chaque narrateur, et réussir à la magnifier. C’est savoir mettre parfois « son » écriture de côté pour laisser place à la voix des autres, créer une caisse de résonance, et donner à ces mots qu’on nous confie d’autant plus d’écho.

Article paru sur le site des Ecrivains Biographes.